Partout au Canada, les gouvernements se penchent sur de nouvelles façons d’améliorer l’accès aux soins de santé. Les pénuries de main-d’œuvre, l’augmentation de la demande et une population vieillissante donnent lieu à des discussions sur l’élargissement du champ d’exercice dans de nombreuses professions de la santé. Ces discussions sont importantes et nécessaires, et doivent s’accompagner d’une modernisation réfléchie offrant des possibilités d’améliorer l’accès. Le défi consiste à faire en sorte qu’avec l’évolution des soins de santé, la population canadienne puisse continuer de faire confiance aux normes qui protègent la qualité et la sécurité tout en assurant une gestion responsable des ressources limitées en santé dans un contexte d’incertitude économique croissante.
Les soins oculaires illustrent bien l’importance de ces principes.
En effet, la population canadienne profite d’un système intégré de soins oculaires qui couvre la prévention, le diagnostic, le traitement et la réadaptation. Dans ce continuum, de nombreux professionnels mettent à contribution leur expertise précieuse. Dans le milieu clinique, les ophtalmologistes, les optométristes, les opticiens et les orthoptistes jouent tous des rôles distincts, mais complémentaires. Alors que les besoins des patients se complexifient, la collaboration demeure essentielle.
Dans plusieurs provinces, les gouvernements songent à mettre en œuvre ou mettent en œuvre des champs d’exercice élargis pour des professionnels de la santé non diplômés en médecine, y compris en leur accordant davantage de responsabilités en matière de diagnostic, de tests diagnostiques et d’interventions cliniques. Certaines propositions vont plus loin et concernent des interventions chirurgicales actuellement réalisées par des spécialistes médicaux et chirurgicaux. Par exemple, dans le domaine des soins oculaires, les ophtalmologistes – des médecins et chirurgiens ayant fait des études et obtenu leur diplôme en médecine, puis effectué au moins cinq années de formation en résidence – possèdent une vaste formation spécialisée et une grande expérience dans le traitement médical et chirurgical de maladies touchant l’œil et les tissus environnants. Les propositions faites par le domaine de l’optométrie incluent des demandes pour réaliser des tests de laboratoire et diagnostics, des interventions intraoculaires au laser et des chirurgies mineures de la paupière sans formation, évaluation, ni reconnaissance des compétences équivalentes aux normes établies pour l’exercice de la médecine et de la chirurgie.
Les ophtalmologistes demeurent déterminés à collaborer avec les gouvernements et les autres professionnels des soins oculaires afin d’examiner des approches éclairées par des données probantes pour améliorer l’accès dans tout le continuum des soins oculaires. Il peut s’agir notamment de renforcer les modèles de soins oculaires interprofessionnels et collaboratifs, d’améliorer les parcours d’orientation et l’intégration du système entre les soins primaires et les soins spécialisés – ce qui permettrait aux professionnels de la santé d’exercer pleinement dans les limites existantes de leur formation et de leur expertise grâce à des ressources appropriées et à un soutien du système –, ainsi que de tirer parti de technologies comme la téléophtalmologie et l’intelligence artificielle. Lorsque l’élargissement du champ d’exercice est défini comme étant une façon appropriée d’améliorer l’accès, les experts concernés doivent pleinement participer à l’évaluation des propositions qui touchent les soins médicaux et chirurgicaux.
Les normes canadiennes qui régissent l’exercice de la médecine et de la chirurgie ont évolué au cours des décennies grâce à une collaboration entre les universités, les ordres professionnels, les organismes de réglementation et les experts du domaine. La formation médicale universitaire, la formation en résidence, l’agrément national, la certification indépendante par le biais du Collège royal des médecins et chirurgiens du Canada, le permis d’exercice provincial et la responsabilisation professionnelle continue établissent ensemble des normes reconnues à l’échelle nationale pour les soins médicaux et chirurgicaux. Ces systèmes interreliés existent d’abord et avant tout pour protéger les patients et non les intérêts professionnels.
Alors que les gouvernements examinent des propositions qui concernent l’élargissement des responsabilités cliniques de professionnels de la santé non diplômés en médecine, la question va au-delà de la possibilité de mettre en place de nouveaux parcours de formation ou de nouvelles méthodes d’évaluation des compétences. En effet, la question plus importante est de savoir si la formation, l’expérience clinique, l’évaluation et la supervision continue sont manifestement à la mesure de la complexité, des risques et du jugement clinique requis pour s’acquitter des responsabilités assumées. Tout autre parcours doit démontrer des standards équivalents de compétence et de sécurité au moyen de processus de formation, d’agrément et de réglementation rigoureux, transparents et régis de façon indépendante, afin que l’accès élargi n’ait pas pour effet involontaire d’instaurer des normes de soins différentes pour la population canadienne.
Une politique publique judicieuse repose sur la prise en compte de points de vue diversifiés, tout en veillant à ce que l’expertise qui sous-tend une décision soit adaptée à la question posée. Lorsque des propositions portent sur des soins médicaux et chirurgicaux de plus en plus complexes, les spécialistes en médecine et en chirurgie qui sont responsables de la formation, de la supervision et de l’évaluation indépendante des compétences concernées possèdent une expertise essentielle pour déterminer si la préparation, l’évaluation et la supervision sont adaptées aux responsabilités envisagées. Une politique fondée sur des données probantes est solidifiée lorsque cette expertise est intégrée à une vision plus large de l’intérêt général que les gouvernements ont pour mandat de servir.
En définitive, il s’agit d’une question de saine gestion. Toute politique de santé finit par nous concerner personnellement. Chaque décision à propos de la formation, de l’agrément et de la responsabilité professionnelle aura un jour une incidence sur le parent, le conjoint, le partenaire, l’enfant ou l’ami de quelqu’un. Les Canadiennes et les Canadiens sont en droit d’avoir l’assurance que les normes qui protègent leurs proches sont rigoureuses, transparentes, assujetties à une reddition de comptes publique et adaptées aux responsabilités confiées à l’ensemble des professionnels de la santé.
Alors que les gouvernements poursuivent la modernisation des soins de santé, l’élargissement de l’accès et le maintien de la confiance ne doivent jamais constituer des objectifs concurrents. Les meilleurs systèmes de santé réussissent à faire les deux.
Auteure :
La D re Nina Ahuja, BScHons, M.D., FRCSC, CHE, est présidente de la Société canadienne d’ophtalmologie, professeure de clinique au Département de chirurgie, Division de l’ophtalmologie à l’Université McMaster, ophtalmologiste en exercice et présidente de l’Association des professeurs universitaires canadiens en ophtalmologie. Elle a occupé différents postes de direction à l’échelle nationale dans les domaines de l’éducation, de la gouvernance dans les soins de santé et de la représentation des médecins, et a notamment témoigné à titre d’experte devant le Sénat du Canada à
propos des politiques nationales sur la santé oculaire.

